Permaculture et le genre

Mis à jour : juil. 14

J'aurai souhaité passer à côté de cette thématique, mais au vu des iniquités encore actuelles, je pense que cet enjeu concerne également la permaculture.



CONSTAT

Je suis l'une des uniques autrice francophone en permaculture et je souhaite parler de ce point qui est souvent non-mentionné, comme si cette thématique était à part. Pourtant, tout comme les questions environnementales, les questions d'équité sociale sont sous-jacentes à toutes les thématiques. Mes observations de terrain sont trop criantes pour que je fasse fi de cette question. Je pense qu'il y a un tabou en permaculture autour de l'équité des genres. Une dissonance cognitive que j'explique du fait qu'être permaculteur-rice est une posture qui ce veut être incarnée par une personne bienveillante et équitable.



Je mets ici un bémol aux permaculteur-trices cubain-e-s, où la question est abordée régulièrement autant dans les rencontres formelles, dans la littérature permacole locale que dans les postes d'influence. Il faut dire que Cuba est un pays bien particulier aux multiples paradoxes. L'équité des genres via l'accès à l'éducation, l'égalité salariale, etc., y sont institutionnalisés depuis la révolution. En deux générations, le changement et la norme autour de cette question sont culturellement intégrés. Paradoxalement, dans les sphères privées, les préjugés stéréotypés des rôles genrés et les iniquités qui vont avec, sont immenses. Cependant, la majorité des permaculteur-rice-s à la Havane sont soit des hommes, soit des couples hétéros.



En dehors de cette exception cubaine, si je regarde de façon empirique le pourcentage de femmes impliquées dans le domaine de l'environnement, dans les villes que j'ai traversé, le chiffre explose. Nous sommes partout : dans les universités, dans les jardins, dans les réseautages, dans la santé, dans les lieux d'éducation au quotidien, dans les associations bénévoles, dans les administrations, dans le Faire. Pourtant, la majorité des hauts postes d'influence - direction, présidence, formateur, politique, auteur, penseur intellectuel visible, boursier, entrepreneur, etc. - sont occupés par des hommes souvent blancs, souvent cisgenres, souvent de 40 ans et plus et sans handicap.




Pourquoi?

Car le patriarcat est toujours fortement présent. Je ne vais pas faire ici un manifeste sur l'équité des genres, pourtant je voudrais souligner que la permaculture s'appuie sur trois principes éthiques dont celui du partage équitable et celui de prendre soin de l'humain (et non celui de ''prendre soin de l'Homme'', que le ''h'' soit en majuscule ou non). Ces deux principes éthiques s'appliquent pour l'ensemble des thématiques dont celle du genre! J'invite tout un chacun à observer son contexte via le prisme de l'équité des genres dans leur projet permacole. En ville, il y a fort à parier qu'une majorité de femmes se situent dans la zone 0, 1 et 2 du projet.



Proposition

Pour bonifier vos projets, je vous propose quelques questions d'observations :

- Qui occupent les rôles de pouvoir (même dans les cas de la gouvernance partagée, qui est sur les papiers officiels administratifs, qui est écrit en premier sur la communication, etc.)?

- Qui est la personne charismatique naturelle?

- Quel est le genre de vos auteur-rice-s et vos penseurs de référence pour le projet?

- Qui fait les discours lors de conférence ou relations médias?

- Qui a le plus de contacts officiels de l'extérieur qui mènent à des partenariats ou contrats?

- Qui prend soin du lien administratif?

- Qui est présent pour l'ensemble des réunions?

- Qui pose la question de la gestion des enfants pour libérer du temps pour le projet?

- Qui prend soin des connexions invisibles entre les personnes par des attentions particulières?

- Qui passe le plus d'heures à travailler sur l'organisation et la planification?

- Qui passe le plus de temps à entretenir fréquemment les réseaux de communication?

- Qui porte le plus de charge mentale pour le projet?

- Qui porte le plus de charge émotionnelle pour le projet?


Je vous invite à observer ces dynamiques et leurs conséquences, les nommer en groupe et tenter de trouver des stratégies créatives pour les déconstruire.


Je sais que les citoyen-ne-s des villes canadiennes, malgré l'accaparement encore présent des cercles de pouvoir par les hommes, sont plus conscient-e-s de ces dynamiques que des citoyen-ne-s d'autres pays. Il y est souvent facile de trouver l'espace pour le nommer et les réajuster dans les collectifs environnementaux canadiens que je côtoie. Je ne pourrais pas en dire de même, ailleurs. J'ajouterai qu'il me semble plus difficile en France d'aborder cette thématique sereinement, même auprès de collectifs permacoles, colibristes ou autres. Je me l'explique par la prise de conscience à peine naissante du patriarcat conservateur de la culture française. Je ne parle évidement pas des groupes féministes français. (J'ai cependant pris connaissance que le groupe environnemental Alternatiba-Lyon aurait intégré cette question du genre dans son fonctionnement. Aussi, dans chacune de leur médiation, l'équité du genre pour la parole serait prise en compte).


Afin de comprendre les enjeux de réalité qui se cachent derrière cette absence d'équité, je souhaite vous exposer mon expérience personnelle. En tant qu'entrepreneure permacole, la majorité des hommes qui m'écrivent pour prendre connaissance de mes activités, le font pour des raisons semi-cachées souvent érotiques et de pouvoirs. La majorité de ces hommes m'interpelle via un langage manspleaning (désigne une situation où un homme expliquerait à une femme quelque chose qu'elle sait déjà, sur un ton généralement paternaliste ou condescendant : source wiki), pour me proposer de travailler ensemble en m'expliquant que ce serait une opportunité pour moi et que je devrais le faire gratuitement, argumenté par le fait que la permaculture se veut, d'après certains d'entre eux, être transmis gratuitement pour eux, sans accord de réciprocité ni aucune autre forme de reconnaissance. Encore une fois, je voudrais souligner les deux éthiques de prendre soin des humains et partager équitablement, autant pour celui qui est formé que pour la formatrice.

Au delà des nuisances psychologiques personnelles que ce genre d'interactions apporte, je voudrais ajouter que répondre et trier les discussions avec ces personnes prend du temps, de l'énergie, de la persévérance, qui s'ajoutent à tous les défis de tout entrepreneur-e. Cette barrière à l'entrée des femmes dans le monde de l'entreprenariat est universel, et également présent dans le monde de la permaculture. Encore une fois, je parle de la majorité des hommes qui m'écrivent. Autant dire que c'est une minorité de l'ensemble des hommes qui suivent mes activités. Mais cette minorité qui prend le droit de s'exprimer, est oppressante et la charge individuelle psychologique et du temps passée est lourde. Ici, j'accuse la culture sociétale et je souhaite faire appel à l'auto-responsabilisation de tout un chacun : l'oppresseur, l'oppressé et le témoin (même posture que pour les Cercles restauratifs).


Je sais que je prend un risque en écrivant ce paragraphe, mais je crois que c'est dans l'observation et dans le partage par la libre parole que les changements peuvent émerger.


Pour finir, je souhaite souligner qu'il existe plusieurs groupes facebook anglophone Woman permaculture dédiés aux femmes justement.

Christelle Fournier Permaculture

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