Un jour de COVID en territoire maya

Il s'appelle Carlos, il a 20 ans, il vient d'un village pauvre dans les terres paradisiaques de Quintana Roo, entouré de la forêt tropicale mexicaine. Dans ce petit village, tous sont paysan-ne-s.


Petit dernier d'une famille nombreuse, il abandonne rapidement les bancs de l'école du village, en partie épuisé par son travail quotidien de nourrir les animaux de la ferme vivrière et des plantations entièrement manuelles de maïs, haricots, etc, sur leur petite terre. Il monte à cheval depuis toujours et arbore fièrement son chapeau de cowboys mexicain.



À 16 ans, il quitte ce petit village pour partir dans les villes chères et touristiques des environs, dont les touristes sont attirés par la couleur bleu azur de la mer caraïbe, les cenotes impressionnants et les vestiges mayas dans lesquels il n'a jamais eu l'occasion de mettre un pied.


Il sera homme de ménage, cuisinier, puis navigateur de catamaran sur l'un des lac les plus beaux du monde. Il sera pourtant clairement exploité. Il enverra chaque fois qu'il le pourra, tout comme ses sœurs et frères, un peu d'argent à la petite ferme familiale.


En effet, les semences se font rares et chères. Le changement climatique n'est pas un débat ici. C'est une réalité poignante. Il affecte la pluviométrie, alors que les récoltes qui dépendant entièrement de l'eau du ciel, se font chaque année plus rares. Un tuyau pour irriguer est un luxe qu'ils ne peuvent se permettre. Alors, je vous laisse imaginer l'accès aux outils agricoles, totalement absent. Les conséquences ne se font pas attendre, il faudra également acheter du foin pour les animaux... Mais avec quel argent? Une ferme vivrière, comme son nom l'indique, produit des denrées pour la famille et l'entourage, mais pas en surplus pour la vente, et donc aucun sous ne rentre. Pour payer ce qui a besoin d'argent, seuls les dons des enfants ou des jobs ponctuels à ''nettoyer la jungle'' permettent d'accéder à ce luxe de papier.


Évidement la mafia n'est pas loin, et les adeptes y sont nombreux. Pas étonnant vue les conditions de vie quotidienne. Pourtant, Carlos n'a pas fait ce choix.


Le COVID est arrivé. Les touristes sont partis. Il a dû retourner à la ferme tout comme ses sœurs et frères et leurs enfants. Sa job de navigateur pour balader les touristes avait beau être mal payé et sans grande projection de vie possible, elle était plus agréable que la ferme. Il pouvait se payer une chambre avec un lit et des bières pour partager entre amis.

Il quitte par la même occasion ses rêves d'acheter un jour un chez lui ou un petit catamaran de loisir pour aller visiter la lagune sur laquelle il naviguait avec des règles si strictes qu'il n'a jamais pu explorer un peu plus loin.


Retourner à la ferme familiale signifie planter des millier de mètres carrés de maïs entièrement à main. Pour préparer la terre, seule la technique du brulis est possible. C'est la seule rapide et efficace sans outil pour ''désherber la jungle''.


Depuis mi-mars 2020, ça fait trois fois qu'ils plantent. Mais rien ne pousse. Rien. Il ne pleut pas et il fait terriblement chaud. Après des heures sous le soleil, il rentre manger une soupe aux haricots lorsqu'il y en a, discute en famille et s'endort sur un hamac en extérieur par manque de place. Quand il peut, il s'achète une carte pour se connecter à un internet à l'efficacité plus que douteuse. Il me parle un peu de son quotidien, ne comprend pas que ça puisse m'intéresser. Je lis entre les lignes, que pas à pas, il avance vers une déprime sans dessin. Son sourire ensoleillé s'efface. L'argent manque terriblement, l'investissement physique et financier ne donne pas la nourriture attendue, le futur est très incertain.


Je m'aventure, telle une néo-coloniale à lui parler de permaculture, d'association de culture, de la technique de milpa maya (trois sœurs), qu'il ne connait pas. Il me dit qu'ils cultivent de façon traditionnelle avec la nature. Pourtant, je reste intimement persuadée que les techniques ont du changé dans les années 60-70, où les occidentaux ont du arriver avec leur fameuse révolution verte pétrolière. J'ai du mal à croire que de façon traditionnelle, il n'y ait pas de système d'irrigation par canaux (surtout que le territoire est parcouru par des centaines de kilomètres de canaux creusés par les mayas il y a plus de 500 ans). J'ai du mal à croire que l'association de culture n'existait pas de façon traditionnelle, surtout en plein territoire maya. Je me sens mal de suggérer. Je ne connais pas cette terre et surtout je ne porte pas la prise de risque d'un changement de technique. Aller au supermarché pour les denrées quotidiennes n'est pas un luxe possible pour lui, à la différence de ma vie dans laquelle mes erreurs de productions potagères m'amèneront déception, mais mon ventre restera plein.

Je témoigne, car cette histoire aussi singulière que courante est silencieuse en cette période de COVID. Ce sont les plus grandes victimes et n'ont aucun haut-parleur. Victimes de la révolution verte, victimes des pertes de connaissances ancestrales, victimes des changements climatiques et maintenant victimes de la pandémie mondiale qui vient des personnes riches, tout comme moi, qui ont eu les moyens de prendre l'avion et qui ne reviendront pas de si tôt.


Pendant que nous souhaitons, en Occident, un changement de comportement drastique, une prise de conscience qui inclus de voyager plus local, Carlos ne pourra peut-être jamais naviguer à nouveau et sortir de sa ferme dans laquelle nous l'avons enfermé.


Les conséquences systémiques internationalisées de nos actions sont immenses. Pensons-y!


Le battement d'aile d'un avion à Tokyo déclenche une peur viscérale de famine et une perte d'espoir à Quintana Roo.




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Christelle Fournier Permaculture

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